Extrait du chapitre : « Plus à l'Ouest » dans « Récits de Voyages de Sanjuro. » « J'allais arriver à la croisée des quatre Orients, peut-être arrivai-je du sud lorsque je vis poindre à l'horizon une forêt en mouvement de lances aux lames acérées reflétant les cieux lourds. Au fur et à mesure qu'avançaient les premières silhouettes, d'autres individus s'exhumaient du sol. Une horde de guerriers barbares avançait telle une vague grossissant dans ma direction ; mouvement perpétuel et immortel qui grondait comme le tonnerre creusant un sillon de martèlements. Ces guerriers spectraux hachaient, éventraient, frappaient l'espace en tout sens, de métal crissant, vibrant, résonnant de cris de frénésies. Femmes et hommes harnachés allaient me terrasser. Pris de panique je me mis à hurler et à courir à leur rencontre sur le champ. Je traversai la cohue, ces acharnés semblant m'éviter. Leurs figures étaient effrayantes, figées dans des rictus d'enragés, d'envoûtés. Et je sentais leur mal inoculé par une haine larvée dans les limons de la mémoire, cicatrice de l'histoire, de sourires amputés, et de langues cousues. Scories et bave et sang coagulé maquillaient leur peau, maculaient leurs boucliers pourtant étincelants dans les brumes. Dans cette furie de sons et de voix comme une éruption de lave ou un tourbillon de silices, le silence se brisa. Et son éclat me brûla les yeux que je fermai. Je les rouvris entendant le son d'un roulement, un murmure. Et, je vis une mer de crânes aux rires absurdes sur le présent, aux regards béants sur l'éternité, leur présence vide paraissait habitée par le hurlement et les chants du vent, les voix rauques de la terre et des roches. Et je vis, trois silhouettes aux chevelures sans visage. Et avec moi une foule de corps. Encore des spectres ? Mon sang froid retrouvé, je reconnus le croisement dans la forêt qu'on m'avait indiquée au départ de Nemetocenne pour aller plus à l'ouest. Il y avait bien des crânes posés sur des pieux ou des pierres, entre les différentes essences d'arbre, il y avait bien des lances, des bruits de métaux, de martèlement, déchirement, et des hurlements, mais rien de ressemblant à des guerriers terrifiants, la haine écumant aux lèvres. Dans cette clairière que formait le carrefour, je ne voyais que d'autres humains tangibles. Du soleil couchant au soleil levant en passant par le nadir, à la frontière de cette clairière, des hommes et des femmes étaient debout; certains apparemment pris de transe, d'autres recueillis. Mais trois d'entre eux, presque au centre du cercle que formait la trouée de ciel, jouaient de la musique, chantaient, invectivaient ou encore invoquaient. Là-bas, on dit que ce sont des Bardes. Je suis allé dans des contrées où on appelle des êtres comme eux des Samans. Ces trois là semblent aussi appartenir à une classe guerrière. Ils ont une bannière sur laquelle est peint la rune Fehu, ainsi qu'un visage. Ce masque dessiné, était-ce une représentation de leur dieu de la création, ou des guerriers ? Je ne sais toujours pas exactement. Je me demande encore parfois si ce que je vis était une hallucination dans le brouillard du paysage environnant due à leur chant et à leur musique ou à une peur d'être en terre inconnue ? Voilà comment je rencontrai pour la première fois Fast Forward. Je n'en sais pas beaucoup plus sur leur identité et leur art. Mais je peux dire qu'à chaque nouvelle rencontre entre rires fiers et paroles légères, nourriture et boisson, quand ils prennent leurs instruments et racontent leurs histoires, j'entends des voix d'esprits célestes ou sous-terrains, des cris de héros guerriers et créateurs de légendes. Je vois des paysages apocalyptiques et chaotiques de récits épiques. Alors, je me surprends à danser retenu par les battements, encouragé par les voix, guidé par les instruments entre exultation et oppression comme exutoire ou calvaire. » Et parfois lors ces fêtes, je crois moi aussi percer le mystère du roi qu'ils appellent : Commios dont personne ne discerne s'il collabore ou infiltre les ennemis ; s'il combat ou ignore les dangers. C'est sûrement pourquoi je me surprends à rendre grâce à ce dieu lieur : Ogmios, qui peut unir et désunir les liens entre l'amour et la haine, par delà le bien et le mal, dans l'unité multiple de la création. » ::: Marie Cerf :::
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